Général

Lettre ouverte d'une travailleuse de la construction
Je m'inquiète un peu. Quel sera le rôle de la CCQ quand tous les changements auront été apportés? En quoi sera-t-elle utile? Continuera-t-elle simplement d'effectuer ce qu'elle fait déjà, soit fournir une liste de travailleurs sans emploi aux employeurs qui la requièrent?
Une énumération impersonnelle sur laquelle se mêleront les noms de gens motivés comme de paresseux chroniques, d'hommes et de femmes, de juniors et de séniors, toutes couleurs et talents confondus... Je suis déçue de voir tomber les services personnalisés de représentants syndicaux actifs s'enquérant de chacun de leurs membres et les aidant à trouver un boulot adapté à leurs besoins, ou cherchant pour l'employeur le meilleur candidat pour un travail spécifique.
Il y a huit ans, quand j'ai commencé «dans le métier» (comme on dit dans le milieu), je débarquais tout droit d'un bureau d'avocats. Je ne connaissais absolument rien à la construction. Pour m'intégrer, j'ai alors contacté LA personne qui me semblait la mieux positionnée pour me tenir la main jusqu'à la porte du «bon» chantier qui m'accueillerait: mon représentant syndical.
Je n'avais à première vue pas beaucoup d'avantages à être choisie en comparaison de bien d'autres: femme de près de 40 ans, petite taille, pas d'expérience, ni connaissances professionnelles, ni contacts dans le milieu... Claude Beaudoin était d'abord très sceptique en ce qui concernait ma féminité («J'ai pas eu des ben bonnes expériences avec les femmes sur les chantiers», m'a-t-il dit), mais il a pris le temps de me jauger et, surtout, il m'a fait confiance. Deux semaines après notre première rencontre, j'obtenais mon premier contrat en construction. Après, j'ai pu moi-même me démarquer et me faire connaître auprès d'autres employeurs ou collègues, et enfin voler de mes propres ailes.
Par son ouverture d'esprit, M. Beaudoin a permis à d'autres employeurs de «donner une chance» au changement. Claude Beaudoin a aussi mis sur pied différentes formations professionnelles en Estrie parce qu'il mise sur le perfectionnement. Il connaît tous ses membres et sait de quoi chacun est capable (ou non). La CCQ pourra-t-elle jamais accomplir autant pour les travailleurs de la construction?
Abattre les préjugés
Quand j'ai voulu échanger ma carte «Occupations» contre celle d'apprentie-ferblantière sans diplôme, Michel Daigneault m'a épaulée à son tour. Comme M. Beaudoin, ce représentant venait me rencontrer occasionnellement sur les chantiers où j'avais été «placée». «Pis? Aimes-tu ta job? Avec ton boss, comment ça se passe? Avec tes coéquipiers?» Puis il questionnait l'employeur à mon sujet: «Êtes-vous satisfait de la petite nouvelle?»
Si j'avais poursuivi l'idée de devenir charpentière, je présume que Paul Sévigny m'aurait supportée tout autant que les deux autres. Je voudrais donc dire un gros merci à ces représentants qui croient en leur cause et qui s'y impliquent de tout coeur. Je leur serai éternellement reconnaissante pour leur implication dans mon intégration professionnelle sur les chantiers de construction. Je remercie aussi tous les employeurs qui ont osé m'engager.
Qui s'occupera de défricher les vieilles mentalités lorsque la loi 33 sera réellement appliquée? Je crains que personne n'encouragera plus la diversité des travailleurs. Il y a fort à parier qu'un employeur québécois de longue date dans le métier choisira le nom de Robert Vachon avant celui de Vladimir El-Kir ou de de Violette Larose! Si je ne me fie qu'à mes expériences personnelles et à celles du Centre d'intégration au marché de l'emploi (CIME), qui a pour mandat d'intégrer les femmes au milieu de la construction, les vieilles idéologies machistes ne sont pas toutes délogées. Pas plus que les préjugés raciaux.
Qui sait, peut-être ferais-je la même chose si on me demandait de choisir un nom sur une liste impersonnelle faisant fi des antécédents professionnels des individus, de leur force physique ou de leur caractère. À mon sens, rien de mieux qu'une référence directe pour jumeler les bonnes personnes dans des milieux qui leur seront propices!
Le positif de cette nouvelle législation, c'est que les harceleurs à gros bras risqueront de perdre la face devant cette nouvelle façon de gérer le trafic humain sur les chantiers. Mais après? Est-ce que tout le monde en sortira gagnant? Est-ce que LE monde en sortira grandi? L'avenir nous le dira. J'espère simplement que les faits s'avéreront plus positifs que ce que j'en appréhende.
Hélène Blanchard
Manoeuvre en construction,
apprentie-ferblantière
Waterville























